Inventorier les mousses

L’étude des bryophytes sur le terrain par les botanistes a commencé en même temps que la botanique. Néanmoins durant de nombreuses années cette pratique a été mise de côté et l’intérêt s’est principalement porté sur l’étude des plantes supérieures. Ce faible intérêt se manifeste encore aujourd’hui par le très faible nombre de bryologues et le manque de connaissance sur ces espèces.

Ces dernières années, la discipline a connu un important regain d’intérêt. Les Conservatoires botaniques nationaux ont lancé des campagnes d’inventaires, et de nombreux botanistes et amateurs ont commencé à s’y intéresser. Cet intérêt provient notamment de la parution  de nouveaux ouvrages en français et du développement d’internet. La création de l’AFB s’inscrit dans cette dynamique.

Part d'herbier de Sphaigne de 1904, stocké dans les collections du Museum National d'Histoire Naturelle

Nombre d'observations de Bryophytes par maille de 5x5km en Île-de-France. © Lobelia

Nombre d'observations de bryophytes par maille de 5x5km en Île-de-France / Lobelia, CBNBP

Nombre d'observations de plantes à fleurs par maille de 5x5km en Île-de-France © Lobelia

Nombre d'observations de flore vasculaire par maille de 5x5km en Île-de-France / Lobelia, CBNBP

La suite de la page présente les bases de l’étude des bryophytes.

Même si contrairement à la plupart des plantes, les bryophytes nécessitent souvent une collecte et un examen en laboratoire, des règles de comportements doivent être respectées :

1 – Les mousses tu ne récolteras qu’avec parcimonie.
2 – Dans une réserve, les mousses tu admireras, sans les collecter.
3 – Si un prélèvement est indispensable, un morceau tu prélèveras sur le bord de la population, pour que ton geste ne modifie pas la vie du groupe et qu’il ne soit pas trop visible.
4 – Si tu dois retourner plusieurs fois sur un même site, les mêmes mousses tu ne piétineras pas, quitte à essayer la lévitation (ton itinéraire tu changeras à chaque fois).
5 – Si tu conduis un groupe sur le terrain, un habitat peu fragile tu choisiras pour ta sortie.
6 – Les centuries* d’autrefois tu considéreras comme des archaïsmes à ne pas prendre en exemple.

*Dans la première moitié du XXeme siècle, des bryologues collectaient de grande quantité de certaines espèces, appelées « centuries », pour les proposer à leurs collègues comme matériel de référence.

Et rappelez-vous, comme Jean Faubert :
« Heureux qui apprécie les bryophytes, car il sera souvent content. »

(FAUBERT J., 2018. Muscineries: chroniques dithyrambiques et hédonistes, vouées à l’apologie de la bryologie québécoise. Société québécoise de bryologie, 2018. 185 p.)
Un livre à lire pour ne pas se prendre trop au sérieux !

Contrairement aux plantes à fleurs, il est difficile d’identifier et de trouver les bryophytes sur le terrain. Il est donc nécessaire de préparer chaque sortie avec attention.

Puisque les mousses occupent des micro-habitats de petite taille, certaines espèces peuvent parfois ne recouvrir que quelques dizaines de centimètres carrés sur des sites de plusieurs hectares. Repérer ces micro-habitats avant d’aller sur le terrain permet de plus facilement les trouver et ainsi de couvrir l’intégralité des espèces. Parmi les ressources disponibles il est possible d’utiliser les cartes topographiques de l’IGN, les photographies aériennes, les cartes du réseau hydrographique voir street view. Lorsqu’elles sont disponibles, les cartographies des habitats naturels peuvent également être utiles. 

Les éléments à rechercher sont les eaux de surface, bâtis (ponts, ruines, murs), rochers, carrières, talus, ravins (l’exposition Nord est souvent plus favorable), chemins etc. 

Une seconde étape importante est la recherche de données sur le site dans la bibliographie. Les bases de données en ligne permettent de connaître les espèces observées récemment, et parfois d’accéder aux observations plus anciennes. Les publications des associations ou d’anciens botanistes permettent également de retrouver des indications précises sur la présence d’espèces patrimoniales. Le manque de prospection permet souvent de retrouver des espèces non observées depuis plusieurs dizaines d’années.

Avec une bonne préparation et un peu d’expérience, on peut aborder le terrain avec une liste d’espèces en tête, et cibler spécifiquement les micro-habitats qui pourraient les accueillir.

Pour les espèces patrimoniales il est important de garder en tête que la préservation de ces espèces doit passer avant notre envie de récolte. Si une espèce rare est déjà connue sur le site, et que vous avez un doute sur son identification sur le terrain, il vaut mieux prendre de bonnes photographies et la laisser sur place. La récolte pour la coche ou la collection ne doit jamais nuire à la conservation des bryophytes.

La période idéale de prospection dépend des habitats et des espèces visées ainsi que la région climatique. Le tableau suivant propose un aperçu des dates optimales pour chaque groupe :

De manière générale, l’hiver est la période optimale pour observer la plus grande diversité d’espèces. La météo importe peu, mais les individus détrempés par la pluie ou trop secs sont difficiles à identifier. Les lendemains de pluies permettent d’observer les mousses hydratées mais non trempées.

Une fois sur le terrain, la recherche se fait à vue, en localisant les micro-habitats puis en cherchant les espèces attendues dans ces habitats. Cette recherche se fait souvent près du sol (parfois en rampant !), notamment dans les zones de sols nus, pelouses sèches, etc., où les espèces mesurent quelques millimètres. On peut également prélever au couteau de petites croûtes de terre pour les examiner sans se plier.

Prospection sur un chemin bordant une pelouse sèche, dans une communauté de petites espèces annuelles

Le matériel de base pour le terrain comprend un couteau, une loupe à main de grossissement 10 à 20, des contenants et un vaporisateur d’eau. On peut également utiliser un GPS de terrain ou un téléphone pour localiser les prélèvements. Beaucoup d’espèces peuvent s’identifier sur photographie (à condition de savoir quels détails photographier) et un appareil photo peut permettre de réaliser des déterminations ou simplement des illustrations in situ. 

L’identification n’est pas toujours possible sur place, et la récolte est parfois nécessaire. Les échantillons sont alors placés dans une enveloppe, une boîte en plastique ou d’autres récipients. Il est important que les récipients soient ouverts si on ne détermine pas dès le retour, sinon les mousses moisissent. Parmi les techniques utilisées : 

  • Boîte compartimentée (type boîte de médicament ou boîte de pêche). Chaque compartiment peut être numéroté et ainsi chaque prélèvement est rattaché à une description de l’habitat où elle a été prélevée, les espèces compagnes, les premières impressions, etc. 
  • Boîte individuelle (flacon de prélèvement médical, pots de yaourt, confitures, etc.). Même principe que le précédent, mais plus encombrant. On divise alors le site en sous site (“Talus ouest”, “mare 2”, “alignement de Tilleul”) et on mélange alors les échantillons d’un même sous site dans un contenant. Utile pour faire de nombreux prélèvements, mais le mélange des échantillons induit parfois une confusion ou une perte lors de l’arrivée au laboratoire.
  • Les enveloppes (artisanales ou recyclées depuis le courrier) permettent de stocker de la même manière que les boîtes individuelles, mais prennent moins de place. Elles ont tendance à se déliter sous l’humidité. Le papier journal ou les sacs de boulangerie sont plus résistants à l’humidité et ne se déchirent pas.

L’important est de réunir les informations suivantes sur chaque prélèvement (ou dans un carnet annexe) : date, localisation, récolteur, substrat, habitat.

Le prélèvement doit contenir suffisamment d’individus pour permettre la détermination des espèces difficiles. Il faut idéalement trouver des individus présentant des structures de reproduction (végétatives ou sexuées) qui sont parfois nécessaires à la détermination. Dans le cas des espèces de très petite taille il est parfois préférable de récolter quelques centimètres carrés de substrat (en maintenant au maximum son intégrité). On découvre parfois sous la loupe binoculaire des espèces passées inaperçues sur le terrain.

Matériel de terrrain © AFB

Matériel de terrain classique. Certaines personnes utilisent deux loupes, une x10 et une x20.

Boite de rangement

Boite de pêche utilisée pour ranger les échantillons.

Une fois de retour, il est important de procéder à l’observation des hépatiques rapidement car certains critères peuvent disparaître avec le temps (un ou deux jours de dessiccation). On fait ensuite sécher les échantillons qui ne seront pas immédiatement déterminés en les laissant à l’air libre, particulièrement s’ils sont stockés dans des contenants imperméables. 

La détermination de certaines espèces requiert l’utilisation d’une loupe binoculaire et d’un microscope. 

Pour rappel, la loupe binoculaire possède un grossissement de 20 à 60, parfois plus. On y trouve deux objectifs qui permettent une perception de la profondeur. C’est un outil pour l’observation de critères de “grande” taille, qui permet d’avoir un aperçu de l’ensemble du sujet. Le microscope possède un grossissement de 40 à 400 (voire davantage sur du matériel haut de gamme). Il n’y a qu’un objectif qui ne permet pas de percevoir la profondeur. C’est un outil pour l’observation de critères de petite taille, des cellules et organites. Ce matériel peut coûter très cher, mais il est possible d’en trouver d’occasion à des prix raisonnables. 

La loupe binoculaire sert notamment à réaliser les montages sous lame pour le microscope. Elle permet également l’observation de nombreux critères d’identification. Le grossissement minimum est de 20, mais peut monter à 60. La distance de travail est également un élément important. Ce chiffre est la distance entre l’objectif de la loupe et l’objet de la mise au point. Les loupes d’entrée de gamme ont souvent une distance faible, ce qui signifie qu’il y a peu d’espace pour la manipulation. N’oublions pas la joie de la contemplation des mousses ! Une loupe de bonne qualité rend beaucoup plus agréable l’observation.

Le microscope est nécessaire à l’observation de certains critères diagnostiques. Certains de ces critères peuvent être de très petite taille et la qualité de l’optique est importante. Un grossissement de 200 est indispensable, mais certains critères nécessitent un grossissement plus important, notamment pour observer l’ornementation des spores. Une réglette intégrée à l’optique pour réaliser des mesures est également nécessaire.

Des ressources pour l’identification sont disponibles dans la partie bibliographie du site.

L’observation des critères de détermination nécessite parfois l’observation du port de la plante à l’état sec et humide. Si le port à l’état humide permet de mieux observer la forme des feuilles et la denticulation, la manière dont ces feuilles se disposent à l’état sec est souvent un critère utile. La plupart des espèces peuvent se réhydrater au contact de l’eau. On peut les immerger dans l’eau quelques secondes, puis éponger le surplus d’eau avec un papier absorbant ou un tissu en pressant délicatement la mousse. On peut également les asperger avec un pulvérisateur. Les hépatiques à thalle sont souvent peu réceptives à la réhydratation. 

Certains critères ne sont observables que par coupes transversales. C’est un exercice difficile à maîtriser. Plusieurs techniques existent, détaillées sur internet. La technique la plus commune est : 

  • prélever une branche entière
  • la rouler entre ses doigts pour appliquer les feuilles contre la tige
  • maintenir la tige contre la lame avec son doigt, en laissant dépasser l’extrémité
  • avec une lame de rasoir neuve calée contre le doigt, réaliser une première coupe
  • en pressant de plus en plus la lame contre son doigt, réaliser une série de coupe

L’épaisseur de la coupe doit être plus fine que l’épaisseur de la feuille. Garder son doigt en position et gérer l’épaisseur de la coupe en pressant la lame contre le doigt permet d’obtenir une coupe satisfaisante. Au début, mieux vaut privilégier la quantité à la qualité et réaliser la coupe sur toute la longueur de la branche, en espérant obtenir au moins une coupe de qualité. Beaucoup se découragent lors de cette étape ! Il est possible de s’entraîner sur les Polytrichum, qui ont des feuilles épaisses et donnent un très beau résultat. N’oubliez pas de changer régulièrement la lame de rasoir, elles s’usent au bout de quelques coupes seulement. 

Lewinskya rupestris © Veyssiere

Ce genre de coupe demande beaucoup de pratique. L'épaisseur est d'une cellule, ce qui permet une observation précise dans l'épaisseur de la feuille.

Aloina aloides © AFB

Vos premières coupes ressembleront sûrement à ça... Içi la coupe est trop épaisse et on ne voit pas les cellules.

Scapania nemorea © AFB

Lorsque l'on arrive pas à prélever une feuille et sa base sans l'abîmer il est possible de tricher en coupant la tige avant et après la feuille.

La meilleure méthode reste la pratique et bien sûr l’apprentissage auprès des pairs lors de formations. 

Les bryophytes sont particulièrement faciles à conserver en herbier. Toutes les espèces peuvent se sécher à l’air libre, et ne nécessitent pas de préparation. On les stocke ensuite dans des enveloppes papiers, artisanales, neuves ou recyclées. On utilise parfois des enveloppes alimentaires qui s’achètent sur internet. L’important est que l’enveloppe soit dans une matière qui laisse passer l’humidité afin d’éviter que les mousses ne moisissent. Naturellement les bryophytes ont des capacités anti-fongiques et anti-insectes qui les rendent plus durables que les plantes à fleurs.

Les enveloppes doivent contenir toutes les informations recueillies sur l’échantillon : l’espèce, la date de récolte, la personne qui a identifié/récolté l’échantillon, le milieu, le substrat, la localisation, le sexe, la présence d’organes facultatifs (anthéridies, sporophytes, propagules…) etc.

Un herbier peut permettre de constituer une collection de référence mais également de conserver les échantillons pour revenir sur les déterminations plus tard, au fil des révisions taxonomiques ou de notre propre progression. 

Faure, A., 2010. Réaliser son Herbier. Fiche pratique n° 11. Actualité. Tela-Botanica. http://www.tela-botanica.org/actu/article3740.html

Planche d'herbier

On peut attacher les plantes à la manière d'un herbier de plantes vasculaires, mais cela empêche la mise au microscope ultérieure.

Pochette d'herbier

La plupart des herbiers sont stockés dans des enveloppes, ici faite à partir d'une demi feuille A4.

PA263652

On peut coller les tiges avec de la colle peau de lapin, qui tient très bien dans le temps et ne dégrade pas la mousse. Pour une conservation sur le long terme il est préférable de choisir des papiers non acides.

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